Il peut arriver que tu ne voies pas directement le lien. Qu’est-ce que le transport a à voir avec la justice ? A part que les juges conduisent leurs voitures pour aller au travail ? Aha, et voilà, tout commence là, le transport de la maison au boulot !
Comme nous sommes fans de l’histoire, nous pouvons nous imaginer qu’à l’époque les juges se déplaçaient en charrette attelée, après à vélo, ensuite en voiture et, peut-être, dans l’avenir ils finiront par déployer leurs ailes ! Mais il faut plus qu’une l’histoire fantaisiste pour comprendre la réalité quotidienne de la justice burundaise et son lien compliqué avec le transport.
D’abord, il faut que tu comprennes que la majorité de la population burundaise se déplace à pied. Sinon en minibus qui assure le transport en commun, en taxi-moto, en courant mais presque jamais en voiture. La raison va de soi. Alors les gens marchent et marchent. Un kilomètre, 2 kilomètres, 3, 4,5 – une demi-heure, une heure -6,7 kilomètres…….voir même à 30 Km. Et ils se mettent au travail. Vas-y. Mets-toi dans la peau d’un juge à Mwaro, une des provinces au centre du Burundi. Tu arrives après une promenade à moto avec un collègue, tu entres dans ton bureau bien partagé et tu prends les 15 dossiers à présider. Tu te rends à la salle d’audience où tu t’assieds au milieu des 2 autres membres du siège. On peut commencer. Premier dossier. Remis à plus tard. Deuxième dossier. Remis. Troisième dossier. Remis. … Inutile de dire que 1) nous exagérons et 2) qu’il y a des multiples causes pour toutes ces remises. Mais, un point intéressant à savoir : la non-comparution des témoins est une des raisons majeures. Abandonner ton champs, et donc abandonner tes revenus du jour pour la survie de la famille, traverser la colline, des collines et des vallées jusqu’au tribunal, arriver et pas être sûr que les autres (juges, défendeur, témoins) seront là, sans oublier bien sûr le risque de représailles. N’importe qui hésiterait. Le fait est que le « défaut » de transport est la raison la plus avancée par les témoins quand on leur demande pourquoi ils n’ont pas pu comparaître au tribunal. Revenons dans notre vie de juge à Mwaro. Imagine qu’on termine tôt l’audience publique. Peut-être que l’on peut faire une itinérance de constat et d’exécution des jugements ? Bonne idée, nous prenons le véhicule de service mais hélas au moment où nous voulons partir, nous nous rendons compte que la provision de carburant du mois est déjà à sec. Et encore, ça c’est pour les juridictions supérieures. Mais si tu es un petit juge des tribunaux de résidence (au niveau communal), il ne te reste que tes chaussures usées… Avec tout ça, tu peux bien comprendre que les constats des conflits fonciers ainsi que les exécutions des jugements fonciers (plus de 90% des litiges soumis aux tribunaux) sont différés, par la force des choses. Pouf !
Changeons de profil. Par nécessité, tu as volé dans un champ un épi de maïs. Interpelé et placé au cachot, tu attends d’être entendu par l’officier de police judiciaire. Non, non, reste debout, il n’y a pas de place pour t’asseoir. Tu attends trop longtemps, pas seulement d’être auditionné mais plus encore de manger. Nous t’expliquons. La responsabilité d’alimenter les détenus au Burundi revient à la famille des retenus. Cela veut dire que, si ta famille n’a pas les moyens (déplacement, argent,…) et le temps de t’approvisionner au cachot, ce n’est pas exagéré d’affirmer que tu as un problème pour survivre. L’histoire du transport se répète. Et continue. Plusieurs scenarios peuvent se dérouler. Disons que tu es libéré mais tu n’as pas les moyens de payer le transport pour rentrer à la maison. Disons que tu es jugé et condamné, mais il n’y a pas de véhicule pour te transporter jusqu’à la prison centrale, ce qui veut dire que tu es condamné à rester encore plus longtemps dans le cachot (situation irrégulière et illégale !). Disons que tu veux te plaindre de cette situation aux OMP pendant leur tour d’inspection des cachots mais, dû au manque de carburant, ils n’effectuent pas d’inspections cette année là… Disons… Disons…Disons qu’il y a un lien incontestable entre le transport et la justice !
Alerte ! Le problème de transport est une triste réalité pour les acteurs judiciaires burundais. Il est plus accentué au niveau des juges des tribunaux de résidence et des officiers de police judiciaire des postes communaux. Une réflexion nationale et internationale s’avère nécessaire pour changer cette situation ! Toute réaction/suggestion/contribution / est la bienvenue à ce sujet.
Bien à toi, Longin et Lore