4 mois déjà ont passé depuis que je quittais notre plat pays, quatre mois passés à s’installer, à rencontrer les collègues et les partenaires, à s’adapter à l’altitude, au rythme de vie, à comprendre le but et la mission de notre Programme, de ma présence ici, quatre mois à rassembler le matériel nécessaire à mon travail, à « analyser » la situation du Programme depuis le point de vue particulier – et pourtant intégral- du genre, à dessiner une stratégie pour cette année 2010 et à commencer le travail de formation avec l’équipe…Tout un programme!

Diagnostique participatif de genre avec un groupe de producteurs de kiwicha, Apurimac
Quatre mois donc que les montagnes d’Ayacucho sont mon nouvel horizon. J’y travaille comme « conseillère en genre » du Programme Centre de Services Non financiers (ouf!c’est long…- « CSE » pour les intimes-). Qu’est-ce que c’est que ça?Notre Programme soutient en fait d’une part des associations de petits producteurs de manière à ce qu’ils puissent se positionner sur le marché et d’autre part, les municipalités, dans leur travail de coordination des initiatives, tant privées que publiques, économiques locales -pour plus de détails, voire l’article de ma collègue-amie Pauline qui est, elle, conseillère en communication de notre Programme-.
Mais que vient donc faire le genre là-dedans me demanderez-vous? C’est vrai qu’on ne voit pas directement comment il pourrait intervenir…Je me demandais aussi, en lisant en Belgique la description de ma tâche, comment diable je pourrais concrétiser cela…Mais commençons peut-être par le commencement…que signifie ce mot qu’on met souvent à toutes les sauces…
Qu’est-ce que le genre, en fait?

Disons simplement que c’est la construction que fait une société des rôles féminins et masculins- il y a par exemple un monde entre être homme à Tombouctou et être homme à Oslo-. Le problème, c’est que dans cette construction, bien souvent se sont glissées des inégalités, qu’autrement dit, elle s’est faite au détriment d’un des deux rôles: le rôle féminin. Voilà qui semble une presque généralité, de tous les temps et dans bien des lieux, naître de sexe féminin, c’est-à-dire être appelée à jouer le rôle féminin, c’est naître avec moins de possibilités. Comme les rôles varient selon les cultures, l’ampleur des inégalités aussi. Au Pérou, les inégalités de genre sont très grandes. La catégorie de la population la plus touchée par la pauvreté est celle des femmes, jeunes et issues des zones rurales. Les femmes constituent aussi le groupe le plus touché par l’anaphabétisme,etc. Les chiffres décrivant ce que l’on appelle dans le jargon les « brèches » de genre sont assez accablants -je ne vous assomerai pas cette fois, peut-être une prochaine fois…:)- : la catégorie « femme » est celle qui profite le moins du développement, ce qui ne peut se justifier d’aucune manière.
Maintenant, pourquoi le genre dans un Programme qui traite de commerce plutôt que dans un Programme qui traite de violences familiales où la présence du thème semble toujours plus évidente? Parce que l’approche de genre est une approche dite, toujours dans ce jargon, « transversale », elle traverse toutes les sphères de la vie sociale -et l’économie, entre autres!-, et l’égalité doit se réaliser dans chacune. Mon travail revient donc à intègrer cette fameuse approche de genre dans notre Programme – où précisons, personne n’a jamais travaillé le thème, comme c’est souvent le cas des thèmes transversaux qui à force de devoir être dans tout ne sont travaillés par personne en particulier c’est-à-dire, ne sont malheureusement que très peu travaillés-, autrement dit, mes collègues m’ont au début prise pour une martienne mais ils commencent à s’y ouvrir et à en voir l’intérêt.

Comment « intégre »-t-on le genre me demanderez-vous? C’est ce qu’il me faut crèer… Biensur nombreuses sont les expériences qui ont déjà été menées et dont il est possible d’adapter les méthodes mais j’ai compris aussi, en cherchant, qu’il n’existe aucune « recette », que le genre est avant tout une « sensibilité » à transmettre, ce qui se fait principalement au travers de formations. Il s’agit donc de commencer par former tous les acteurs du Programme, des « experts » qui supervisent les orientations de ce dernier ici au bureau, aux techniciens de terrain qui travaillent quotidiennement avec les producteurs, afin que tous aient cette « sensibilité » et soient conscients de la nécessité de prendre en compte les besoins spécifiques des femmes. En effet, hommes et femmes sont « égaux mais différents »- je trouve que ce principe résume bien l’approche-. C’est-à-dire qu’ils ont en théorie même droits et opportunités, mais qu’il faut leur appliquer un traitement différencié parce qu’ils ne connaissent en fait pas la même situation. Pour mieux comprendre, voici un petit exemple d’en quoi un technicien, s’il était formé au genre, prendrait en compte la situation spécifique des femmes et son travail n’en serait ainsi que plus efficace…
Un vétérinaire qui travaille dans des communautés qui vivent principalement de la production laitière, s’il prend en compte la situation spécifique des productrices, organisera une formation le week-end plutôt qu’en semaine, car elles sont celles qui font paître les animaux toute la journée, mais le week-ends, elles peuvent éventuellement se faire remplacer par leurs enfants qui n’ont pas école. Cela parait simple mais dans la région les femmes sont généralement absentes des réunions des associations de producteurs comme des formations qui sont données -pour une traite plus hygiénique de la vache, par exemple- alors qu’elles sont celles qui passent la majeure partie du temps avec le troupeau. Ce qui n’aide en rien à améliorer la production du lait!Approche de genre et développement sont intimement liés. Non seulement en termes de plus d’égalité, sinon également, en termes de plus d’efficacité. Depuis que je suis ici, les exemples abondent.

Rare rassemblement des productrices de lait de la localité d'Alpachaka, Ayacucho
Prendre en compte la situation spécifique des femmes, c’est aussi souvent pratiquer la discrimination positive, soit booster la catégorie désavantagée qu’est celle des femmes pour qu’elle atteigne une égalité de fait avec la catégorie des hommes- loin de moi l’envie de transmettre que ce sont là des catégories homogènes, mais pour le moment faisons simple pour nous comprendre…-: mettre par exemple des quotas pour encourager la participation des citoyennes au conseil communal ou encore, choisir de soutenir un groupe de productrices, en leur proposant des formations techniques – le processus de formation choisi étant adapté à leur situation-, parce justement elles n’ont en général pas le même accès aux formations. Une manière parmi d’autres d’initier un travail d’« empowerment » avec ces productrices, de renforcer leur autonomie en renforçant leurs capacités et ainsi leurs possibilités d’accès aux ressources économiques.

Tisserane de Uripa, Apurimac
Apparaissent ainsi deux pôles dans ce qui va être mon travail ici: d’une part, sensibiliser les acteurs du Programme au sens large, au travers de formation et de campagnes d’information -menées en synergie avec Pauline- et d’autre part, initier quelques « actions » pilotes pour soutenir des groupes de productrices issues des secteurs où elles sont majoritaires: le textile, la production laitière et de fibre d’alpacas. Je vous le disais…Tout un programme!
Suite au prochain épisode…