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Tristes Tropiques

 

Me voici (presque) à la fin de l’aventure CTBienne… A l’heure des bilans, c’est peut-être l’occasion de publier ce billet sur une certaine schizophrénie que je ressens par rapport à ce type d’expérience.

 

Il y a quelques mois, inspirée par un passage de Tristes Tropiques de Cl. Lévy-Strauss, je me suis lancée dans la rédaction d’un article dans lequel je faisais part de :

  • Ma perception de l’ambiguïté des relations Nord-Sud
  • De l’ambivalence de ma propre démarche.

 

L’article n’est pas terminé et je ne sais pas si j’en viendrai à bout. Néanmoins, je souhaiterais vraiment partager un extrait de ce magnifique ouvrage anthropologique, mais aussi philosophique qu’est Tristes Tropiques.

Je tiens à dire qu’il y avait longtemps qu’un livre n’avait pas eu un tel effet sur moi. Tristes Tropiques – à tout le moins sa première partie – est le genre de lecture dans laquelle on avance lentement, où l’on aime faire marche arrière et s’arrêter (à chaque paragraphe) pour méditer (c’est vraiment le mot) les paroles de l’auteur. Tristes Tropiques est un ouvrage étonnement actuel qui mérite amplement sa place dans la littérature moderne et qui devrait être lu par toutes les personnes travaillant dans le développement et amenées à voyager dans les pays du Sud.

 

Cl. Lévy-Strauss nous explique pourquoi «(il) hai(t) les voyages et les explorateurs » (son célèbre incipit):

 

“Aujourd’hui où les îles polynésiennes noyées de béton sont transformées en porte-avions pesamment ancrés au fond des mers du Sud, où l’Asie tout entière prend le visage d’une zone maladive, où les bidonvilles rongent l’Afrique, où l’aviation commerciale et militaire flétrit la candeur de la forêt américaine ou mélanésienne avant même d’en pouvoir détruire la virginité, comment la prétendue évasion du voyage pourrait-elle réussir autre chose que nous confronter aux formes les plus malheureuses de notre existence historique? Cette grande civilisation occidentale, créatrice des merveilles dont nous jouissons, elle n’a certes pas réussi à les produire sans contre-partie. Comme son Å“uvre la plus fameuse, pile où s’élaborent des architectures d’une complexité inconnue, l’ordre et l’harmonie de l’Occident exigent l’élimination d’une masse prodigieuse de sous-produits maléfiques dont la terre est aujourd’hui infectée. Ce que d’abord vous nous montrez, voyages, c’est notre ordure lancée au visage de l’humanité.

 

Je comprends alors la passion, la folie, la duperie des récits de voyage. Ils apportent l’illusion de ce qui n’existe plus et qui devrait être encore, pour que nous échappions à l’accablante évidence que 20 000 ans d’histoire sont joués. (…)

 

On risquait jadis sa vie dans les Indes ou aux Amériques pour rapporter des biens qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires : bois de braise (d’où Brésil) : teinture rouge, ou poivre dont, au temps d’Henry IV, on avait à ce point la folie que la Cour en mettait dans des bonbonnières des grains à croquer. Ces secousses visuelles ou olfactives, cette joyeuse chaleur pour les yeux, cette brûlure exquise pour la langue ajoutaient un nouveau registre au clavier sensoriel d’une civilisation qui ne s’était pas doutée de sa fadeur. Dirons-nous alors que, par un double renversement, nos modernes Marco-Polo rapportent de ces mêmes terres, cette fois sous forme de photographies, de livres et de récits, les épices morales dont notre société éprouve un besoin plus aigu en se sentant sombrer dans l’ennui?

 

Un autre parallèle me semble plus significatif. Car ces modernes assaisonnements sont, qu’on le veuille ou non, falsifiés. Non certes parce que leur nature est purement psychologique ; mais parce que, si honnête que soit le narrateur, il ne peut pas, il ne peut plus nous les livrer sous une forme authentique. J’ouvre ces récits d’explorateurs : (…) (ce) groupe, dont l’existence, dit-on, a été découverte et l’étude menée en 48 heures par un voyageur adolescent, il a été entrevu (et ce n’est pas négligeable) au cours d’un déplacement hors de son territoire dans un campement provisoire, naïvement pris pour un village permanent. Et on a minutieusement gazé les méthodes d’accès, qui auraient révélé le poste missionnaire, depuis vingt ans en relations permanentes avec les indigènes, la petite ligne de navigation à moteur qui pénètre au plus profond du pays, mais dont l’Å“il entraîné infère aussitôt l’existence d’après de menus détails photographiques, le cadrage n’ayant pas toujours réussi à éviter les bidons rouillés où cette humanité vierge fait popote.

 

La vanité de ces prétentions, la crédulité naïve qui les accueille et même les suscite, le mérite enfin qui sanctionne tant d’efforts inutiles (si ce n’est qu’ils contribuent à étendre la détérioration qu’ils s’appliquent par ailleurs à dissimuler) tout cela implique des ressorts psychologiques puissants, tant chez les acteurs que dans leur public, et que l’étude de certes institutions indigènes peut contribuer à la mode qui attire vers tous ces concours qui la desservent. »1

 

Je serais très curieuse de connaître vos réactions (cet appel s’adresse tant aux autres volontaires qu’à toute personne qui passe sur ce blog). Suis-je la seule à qui ces paroles, écrites en 1955, font écho? L’envie de travailler dans le développement est-elle une envie uniquement philanthropique ou est-elle également mue par un besoin « d’exotisme », « d’authenticité » (parce que, sincèrement, il n’est pas nécessaire de traverser l’équateur pour changer le monde)? Cette recherche d’authenticité n’est-elle pas veine?

 

Peut-être que vos réactions m’aideront à finaliser mon article.

 

1Lévi-Strauss (Cl.), Tristes Tropiques, Paris, Plon, coll. Terre Humaine, 1955, pp. 38-40.

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3 Comments »

  1. Massar said,

    August 21, 2010 - 8:46 am

    Vaste programme philosophique. Socrate,Descarte,Maine de Biran,Sarte et bien d’autres s’en sont préoccupé. Je retiendrai Léopold Sédar Senghor qui disait:” Penser et agir par nous-memes,en Nègres…accéder à la modernité sans piétiner notre authenticité sera notre seul sauvetage”. Francois Cluzet disait:” Quand un est à l’écoute d’une certaine authenticité,on s’aperçoit que le chaos est là,en chacun de nous,et qu’il faut bien faire avec”.
    Bon courage dans cette “recherche du Graal”.

  2. La Trace said,

    September 18, 2010 - 2:11 am

    En 2010 ce roman est toujours d’actualité! Il est pratiquement impossible aujourd’hui, pour les pays qui vivent grâce aux emprunts de s’engager librement et démocratiquement dans un processus de changement, sans la bénédiction de l’unique et la seule superpuissance… Sur le même thème je viens d’achever la lecture des mendiants de miracles, un livre bouleversant!Gheorghiu
    Merci pour ce billet;)

  3. giulia said,

    September 14, 2011 - 9:53 pm

    Savez vous qu’elle est l’intention de Lévi-strauss lorsqu’il ecrit ”où cette humanité vierge fait sa popote”?
    Merci beaucoup!

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