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Route d’Afrique, quand tu nous tues! |
Le weekend de Pâques approchait, je voyais là une belle occasion d’aller rendre visite à mes amis de Zinder (ville située au centre sud du pays).
900km à parcourir en voiture: NIAMEY – ZINDER. La « route est bonne » me disait-on, 12heures de route « si tu roules bien ». Plus tard je comprendrai ce que veux dire « bien rouler ».
Certaines personnes me disaient avec inquiétude et sagesse : « ne voyage pas seul, on ne sait jamais et puis tu ne parles ni Haoussa, ni Djerma… ». D’autres disaient « tu n’es pas habitué à rouler de longues heures comme cela, tu sais chez nous en Afrique, ce n’est pas comme chez vous, et puis le soleil se couche tôt, …».
Les amis, merci pour vos remarques et conseils, j’en prends bien note, mais je vous rassure : je ne compte pas commettre d’imprudences. Je suis conscient qu’ils ont tous raison. Mais j’avais envie de cette évasion, d’aller vers de nos nouveaux horizons par moi-même : rouler des longues heures à travers des paysages grandioses, musique à fond, « ambiance évasion », une vraie sensation de liberté sur fond d’aventure: j’aime ça. C’est un peu une version miniature de la route 66 ou de la Panafricaine, ou bien que sais-je ?
Je procédai donc rapidement à la demande de congés, à la description de mon parcours (pour obtenir l’accord de ma direction) : et bien oui, il faut éviter les zones rebelles, les zones « Al Qaïda Maghreb », les zones « coupeurs de route, bandits de grands chemins », et pour finir, éviter les zones minées. Là en l’occurrence c’est une route « sans risque », pourtant proche, même TRES proche du Nigeria (pays redouté pour sa criminalité et ses bandits armés).
Après la révision de la voiture, la préparation du passeport et autres documents je me décidai à aller me coucher très tôt et déjà le réveil sonnait quelques heures plus tard: à 4h40 du matin!
À 5h45 du matin, vendredi 2 avril, il fait encore noir. Je suis à la sortie de Niamey et déjà, les camions et bus me dépassent un par un, à du 140-160km/h, facilement! Pourtant on ne voyait rien, aucune lumière sur la route, sauf celles des gros bolides qui m’aveuglent. La route n’a que 2 bandes, et s’apparente donc à ce qu’on appelle chez nous une nationale, vitesse limitée donc à 90km/h.
La conduite n’a rien d’agréable dans ces conditions et elle représente même un réel danger. Je me concentre et au bout d’une heure, le soleil fait sa grande apparition, ce qui rend la conduite bien plus confortable.
La journée était belle. Les paysages se succédaient, je les trouvais particulièrement attrayants, diversifiés. Parfois un enchaînement de villages, parfois de grandes zones vides : zone désertique, zone semi-désertique, zone sahélienne, zone rocheuse (escarpements, canyons, montagnes, vallée), zone « verte » (oasis, palmeraie) ? Ce que je préfère ce sont ces vastes étendues impressionnantes et majestueuses. On se sent tellement insignifiant face à la grandeur des lieux ! Il faut dire que le Niger représente deux fois la superficie de la France, mais avec seulement 15 millions d’habitants.
Mais malheureusement je n’ai pu contempler ce spectacle sereinement, et pour cause : les dangers de la route ! Ceux que j’avais très largement sous-estimés : la traversée des villages, les animaux en liberté le long des routes et les camions/bus ! Ces dangers, en addition aux nombreux péages, contrôle de police, m’ont vite fait réaliser que mon voyage allait devoir ressembler à une course contre la montre pour pouvoir atteindre la destination finale avant la nuit !
Pour en revenir à la traversée des villages, très nombreux tout au long de la route, ils représentent plusieurs risques : les enfants qui traversent sans surveillance, les mouvements brusques et non maîtrisés des charrettes tirées par des animaux, les marchés qui attirent les foules, le bétail qui traverse, et surtout les cassis (appelés dans d’autres pays : « dos d’âne », « gendarmes couchés », « bumps », …). Ceux-ci sont parfois tellement élevés que les voitures raclent à chaque passage, ou bien ils sont recouverts de sables et poussières de façon à ce que l’on ne les perçoit pas et là les voitures prennent de sérieux coups. Les cassis portent bien leur nom.
De plus, ces cassis sont installés de façon aléatoire dans les villages, certains villages en ont deux, d’autres, 4 ou 5. Certains véhicules (4×4) accélèrent à leur approche pour ne pas trop encaisser le choc (ça a l’air paradoxal, mais c’est réel), les camions quant à eux s’arrêtent complètement (et souvent n’ont pas de feux arrières ce qui représente un danger pour les véhicules derrière).
L’autre danger : les animaux le long de la route. Je ne pourrai vous compter le nombre de carcasses d’animaux que j’ai découvert au bord de la route. Certains corps étaient gonflés et leurs chaires en décomposition, les vautours tournant autour, d’autres ne représentaient plus qu’un tas d’ossement ! On en voit tout au long de la route: chèvres, vaches, bœufs, pintades, chiens, majoritairement et des moutons, ânes et chameaux (plutôt dromadaires).
Ces animaux ont la particularité de jaillir des buissons, des fourrés, des rochers juste quand la voiture se présente devant eux. La consigne est alors de ne pas freiner et de foncer dans l’animal, mais souvent les réflexes font que l’on veut éviter l’animal, au risque de finir dans le fossé. En cas d’accident grave de ce genre, il faut alors prier pour mourir sur le coup, car sinon ce sont d’atroces et longues souffrances qui nous attendent, perdu dans ces vastes territoires sans hôpitaux, ambulances, secours et même médecins ! C’est probablement choquant à dire, à entendre, mais c’est une réalité.
Les camions et bus représentent également un danger majeur : par leur conduite imprudente, par leur défaillance et surcharge technique. Ainsi que l’état des routes (nids de poules, nids d’autruches, tôle ondulée, usures latérales des routes, cassis endommagés et irréguliers, ..)
Malgré tous ces dangers, je garde une vitesse de croisière de 100km/h et je me fais systématiquement dépasser par les autres usagers.
Au kilomètre 440, je me retrouve seul sur la route : personne derrière, personne devant, mais quelque chose d’étrange se présente sur la route, qu’est-ce que c’est ? Il me semble percevoir une moto à terre, et quelque chose d’autre à côté. Là directement je me dis, à 17km de la frontière avec le Nigeria, c’est un piège, des bandits, des « coupeurs de route ». Ils veulent sans doute que je m’arrête pour me voler le véhicule… Mais non, cela avait l’air tellement réel, je m’arrête, sors du véhicule et me précipite vers cette scène : la moto éclatée en mille morceaux, un corps gît à côté, du sang coule, le corps ne bouge pas, je ne vois pas de respiration !!!! Un bref coup d’œil pour comprendre le scénario et je vois un mouton blessé suffoquant dans le champ et le casque du motard projeté à 25m. Ok d’accord, le motard a percuté le mouton alors qu’il devait rouler à une vitesse élevée.
« ****** que faire ? », paniqué je réalise que je ne sais pas comment agir : il n’y a pas de n° d’urgence à composer, il n’y a aucune aide aux alentours! En Europe on dit « appelez les secours », … Et ici on fait quoi ?? Je ne sais même pas où se trouve l’hôpital ou la case de santé la plus proche d’ici. Je n’ose pas bouger le corps, car il est en très mauvaise position, sans être médecin, je peux facilement imaginer que la colonne vertébrale est touchée et que le motard a des fractures multiples ! Je n’ai pas envie de vous parler de l’état son bras. D’ailleurs ce bras était-il encore attaché au corps? Il était tellement recroquevillé et amoché que je ne pouvais même pas imaginer les torsions endurées!
Et là miracle, un grand bus s’arrête à mon niveau, et 30 militaires sortent de là, ils se précipitent sur le corps, et font ce qu’il ne faut pas faire : ils soulèvent l’homme, le secouent un peu pour le « réveiller », et là le motard prend un grand souffle, ses yeux révulsés laissent apparaître le blanc de l’œil, une vision effrayante. Revient-il du monde des morts ou va-t-il le rejoindre?
Je découvre également la partie de son visage qui a raclée le goudron (macadam) : horrible vision que cette chaire vive rouge saignante… De même que sa jambe droite complètement écorchée, des lambeaux de peau qui « pissent » le sang.
Très vite les militaires arrêtent les voitures dans l’autre sens, on se retrouve à une centaine de personnes autour de l’accident. Des secours improvisés emmènent le motard vers un lieu que je ne connais pas. Les militaires mettent la moto sur le côté, et les gens se posent alors une question qui me paraît irréelle, mais qui est possible dans des pays connaissant les crises alimentaires : « QUE FAIT-ON DU MOUTON ? » (sous entendu qui le prend pour le manger). Réglez ce problème entre vous, moi je pars choqué, un homme va probablement mourir, y’a du sang partout et on aurait tous pu être à la place de ce motard!
Je reprends le volant fébrilement et suspecte derrière chaque buisson la sortie inopinée d’un mouton! Je reverrai durant toute la journée et la nuit, sans cesse, cette vision horrible des yeux révulsés du motard, du sang, de son retour de la mort ! Honnêtement et égoïstement, j’ai eu peur pour moi également, car les militaires auraient pu croire que j’étais la cause de cet accident. Dans les pays voisins personne n’ose s’arrêter comme ça, car on est capable de vous accuser et vous brûler vif dans votre véhicule ou de vous lapider. Quand je dis cela, ce n’est pas une exagération.
Ce soir là, à 18h40, J’arrivais péniblement à Zinder. Le voyage m’aura montré tellement d’autres accidents, carcasses de voitures, camions, animaux, …
Heureux de retrouver mes amis, sain et sauf, et déjà inquiet de devoir faire la route du retour.
Le danger sur les routes est permanent, en Europe, en Afrique, partout. Mais je n’imaginais pas que les routes nigériennes soient dangereuses à ce point. Il n’y a pourtant pas de routes sinueuses comme dans les pays Andins ou les collines du Rwanda/Burundi. Ici l’alcool est consommé très modérément, la drogue aussi, … et pourtant!
Ce qui tue c’est la vitesse, la surcharge technique, l’état mécanique des véhicules, le dépassement dangereux et, dans une moindre mesure, les défaillances humaines (maladies, manque de sommeil). Mais également les causes exogènes : l’état des routes, les animaux en liberté.
Alors que faire ? En Europe d’importants moyens sont déployés dans des actions de prévention et de contrôle, … et pourtant les statistiques restent décevantes (même si elles sont sensiblement en amélioration).
Les accidents de route au Niger ne sont probablement pas une priorité pour le Gouvernement Nigérien. Cela peut se comprendre dans la mesure où le Niger est un des pays les pauvres au monde et qui a pour préoccupations premières de lutter contre l’insécurité alimentaire. La population meurt actuellement de faim dans plusieurs régions du pays. Parler d’accident de la route, paraît dérisoire face à cela.
De plus, les accidents de route au Niger « ne font chaque année que » près de 500 morts, 4.000 blessés dont 1.000 cas graves sur une moyenne de 2.400 accidents enregistrés par an, selon un bilan établi par le ministère chargé des Transports (*statistiques 2008).
Selon la même source, ces accidents occasionnent une perte annuelle de l’ordre de 5 milliards de FCFA, soit 0,5% du Produit intérieur brut (PIB).
Les chiffres ne sont « finalement », pas très « alarmants ». Encore faut-il que ces statistiques soient fiables.
Alors j’entends parfois dire « cette situation n’est pas une fatalité », même dans les pays voisins.
Mais il ne faut pas sombrer dans un optimiste hypocrite. Même les familles endeuillées vivent cela comme une fatalité. Les accidents ne connaissent pas la trêve, même lors la Journée mondiale de souvenir des victimes des accidents de la circulation routière, les sinistres font encore parler d’eux.
Ces situations sont réellement une fatalité!
Au Maroc par exemple, « on constate que les Marocains sont pratiquement imperméables aux campagnes de sensibilisation contre les risques d’accidents de la circulation sous toutes leurs formes, et ont, face au contrôle, des attitudes incompréhensibles. Ils remettent tout en question, la police, la gendarmerie, les routes, et n’hésitent pas à solliciter leurs proches, familles, amis ou connaissances, pour échapper aux sanctions. En un mot: la lutte contre les accidents de la circulation n’a pas encore l’adhésion du citoyen[1] ».
Au Niger, les moyens feront probablement encore défaut pendant longtemps.
Qui pourra donc coordonner la gestion de la sécurité routière (harmonisation entre les différents intervenants), créer une législation moderne, assurer un contrôle efficace et crédible et des sanctions conséquentes et dissuasives, d’y ajouter des actions de formation, d’amélioration des infrastructures et des voiries et de grandes campagnes de sensibilisation?
Et même si cela se fait et que l’on constate un jour avoir infléchi la tendance, qui nous dit que les efforts pourront être maintenus et garantis de façon durable?
Fatalisme quand tu t’installes,
Route d’Afrique quand tu nous tues,
En attendant, je suis ce conseil gratuit et moyennement efficace : « Rester vigilant et prudent au volant».








Celine said,
April 13, 2010 - 4:18 pm
Style tres sympa a lire, cher Joel!
Cela dit, je trouve quand même ca un peu inconscient de partir seul conducteur pour 12 heures de route entre Niamey et Zinder… Je ne le ferais pas entre Bruxelles et Montpellier! (Et il y a des stations essence tous les 50 km…)
Contente que tu sois revenu en un seul morceau!
Take care!
Celine
PS: bien recu le salut via Hannes
jmeersseman said,
April 14, 2010 - 12:44 pm
Hola Celine,
Comment vas-tu? ça se passe bien au Pérou?
Merci pour ton “comment”, ça fait plaisir.
Oui quelque part tu as raison
Mais face aux dangers réels et connus dans ce pays, ça n’avait vraiment rien d’inconscient de faire cette route (réputée calme et pratique). Bonne chance pour tout là bas, bonjour à Myriam, Caro et Hannes.
Julien Lesceux said,
April 15, 2010 - 10:01 am
Salut Joël!
J’avais déjà lu avec beaucoup d’intérêt ton premier poste concernant le coup d’état… et aujourd’hui, je découvre ce nouveau récit qui une fois de plus nous transporte bien au delà de notre quotidien (belge). Même si ce n’est pas très rassurant, cela nous pousse à la réflexion, première étape de la prise de conscience et d’ éventuels changements individuels et collectifs… Je mesure encore plus, avec la distance, l’importance de tels témoignages.
Prends soin de toi,
Julien
Maïté said,
April 15, 2010 - 11:44 am
Je suis un peu d’accord avec Céline mais je comprends aussi que tu veuilles profiter du pays!!!
Ici, c’est quasiment la même chose… malheureusement! Le (très très très) mauvais état des routes et les mauvais conducteurs (pas de permis, inconscients, fatigués…) sont selon moi la cause de beaucoup d’accidents. Quant aux animaux, c’est vrai que c’est également un réel danger et je ne pense pas que je serais capable de foncer sur un mouton, une biquette ou un chien! Je vais donc prier pour ne pas en croiser
Je prends la route lundi en direction du parc du Niokolo Koba avec deux amis… J’espère que tout ira bien pour nous!!!
Profite!!!
Celine said,
April 15, 2010 - 5:09 pm
Hello Joel!
Tout se passe super au Perou! Le boulot est tres interessant et les activites a cote encore plus
Pour la route, je ne faisais pas uniquement reference au danger conjoncturel, mais surtout au danger de l’endormissement et de la fatigue au volant ahahah
Ici au Perou c’est un danger permanent la route et je choisis mon moyen de transport en fonction du nombre de chauffeurs de bus
Je transmets tes salutations!
Au plaisir de te lire encore tres vite!!!
Bon demenagement ce w-e si j’ai bien compris!
Celine
jmeersseman said,
April 19, 2010 - 5:59 pm
Salut Julien,
Tu vas bien ? Sympa de voir que tu lis le blog. Nostalgie de ton expérience au Pérou ? En tous les cas j’espère que le quotidien belge ne t’a pas rattrapé à 100% ? Merci pour les commentaires. C’est toujours intéressant et agréable de recevoir un feedback. J’espère que tout se passe bien pour toi, ton boulot, etc… à très bientôt j’espère.
Coucou Maité, je suis d’accord avec toi. Et sincèrement « nos » se ressemblent fortement. Dis donc, pour aller au Niokolo koba, si je me souviens bien, y’a un tronçon où la route est bien défoncée.
Pour le reste, le parc est peuple de babouins et la rivière est infestée de crocodiles, y’a même un pont suspendu. Bref, j’ai hâte de voir tes photos, amusez vous bien là bas… Bisous
Hola Celine, tu vas bien ? Merci pour les salutations et tes petits trucs et astuces concernant le voyage au Pérou. C’est effectivement un excellent raisonnement ! Dis, tu n’es pas malade en voiture dans les Andes, ça tourne fort ? En plus tu prends souvent la route non, vu que tu es partagée en Lima et “ton” projet à Ayacucho (c’est bien ça?) ?
Bonne chance en tous les cas, à bientôt aussi j’espère
Bisous
Annick Delepine said,
April 22, 2010 - 12:23 pm
Bonjour Joel,
Beau témoignage qui reflète bien la réalité de ce qui existe malheureusement dans un certain nombre de pays africains.
Bonne continuation dans ton travail et ton expérience.
Annick
Amzath said,
April 28, 2010 - 1:02 pm
Très belle description malgré le fait que l’histoire nous choque et réveille notre conscience en tant qu’africains. Nous pensons souvent à ce genre de problème que nous vivons mais très vite on se dit “que faire alors” quand vous êtes seuls à déplorer ces problèmes et les autorités ne réagissent pas. Il faudrait que les dirigeants de nos pays comprennent qu’il faut laisser les bureaux et les grandes réunions inutiles et passer à des actions pertinentes sur le terrain. Etablir des sanctions fermes aussi bien aux populations qu’aux forces de l’ordre qui pensent à leurs poches plutôt qu’à létat des véhicules.
En ce qui concerne la divaguation des animaux, il faudra élaborer des règles et définir des zones aux éleveurs qui sont nombreux dans ce pays qu’est le Niger.
Amzath
Suzanne said,
June 15, 2010 - 11:02 am
Hola Joël! Eh behn alors les photos du Zinder!? Je vois que en tout cas tu t’occupes bien! J’aime bien lire ton blog aussi, mais j’ai du mal avec ce que tu mets en gras, c’est un peu la sensation (héhé comme tu dit que tu aimes avoir du feedback).
Sinon, faut que je viens vous rendre visite!!!!!!!!!! A bientot!