J’ai attendu longtemps avant de choisir celles de mes expériences maliennes que je souhaitais partager. Trop longtemps, diront certains ;) Soit, c’est vrai… Mais je ne me sentais pas l’ancienneté suffisante pour exprimer les choses, en sachant ou au moins en pensant savoir. Ou alors je ne trouvais pas le temps de les écrire, ces choses. Mais certains n’accepteront pas l’argument. Ils ont raison, au fond. Soit encore je manquais d’inspiration pour trouver de quoi écrire. Car il faut bien avouer que, parmi mes collègues volontaires, Assistant Junior, pardon… nombreux sont ceux qui nous donnent à lire. Et que de belles choses, en plus. Intéressantes, naturellement. Il y a de quoi intimider mon stylo fébrile. Mais alors je me suis dit que la comparaison n’importait pas. En fait, je me suis dit cela hier. Je me suis dit cela hier car, alors que j’écoutais Momo, j’ai entendu dans ses mots de belles idées. Des idées simples, mais des idées belles. Et je me suis dit qu’il aurait été trop bête de ne les garder que pour moi. J’avoue ne pas lui avoir demandé la permission de reproduire sur ce blog la pureté de ses messages. Mais Momo est un ami. Et je crois qu’il aimerait savoir à quel point je valorise ce qu’il m’a fait l’honneur d’entendre. Par contre, je crois qu’il serait injuste de vous parler de ce que m’a confié Momo sans vous parler de Momo, lui-même.
Je suis arrivé au Mali il y a près d’un an. A Bamako, pour être tout à fait exact… Mes premiers jours furent marqués par un chaos d’impressions diverses. Des chocs visuels, l’ivresse d’une aventure qui commençait tout juste, et le tout mélangé avec l’appréhension de ne pas être à la hauteur de ce dans quoi je m’étais embarqué. J’étais arrivé pendant la nuit, cueilli à la sortie de l’avion par l’un de ceux qu’on appelle à la CTB MALI les dugu tigis, les chefs du village. L’un de nos chauffeurs, Sambaly… J’étais fatigué et je dois avouer que, ce premier soir, je n’étais pas à l’aise. Alors donc, ce premier soir, nous avons parlé peu, juste ce qu’il fallait pour masquer le silence. Depuis lors, Sambaly est un ami. Dauda aussi. Et moumouni. Et Bâ. Et tous les autres. Mais je me perds un peu. Cela m’arrive souvent. J’en étais donc à mon arrivée à l’aéroport, à mon accueil par Sambaly et au trajet qui devait m’emmener à l’auberge où l’on m’avait réservé une chambre pour passer la nuit. C’est là que j’ai croisé Momo pour la première fois. Arrivé à 2H00 du matin, il avait fallu le réveiller. Il me refusa d’entrée le droit de porter mes valises jusqu’à ma petite chambre. J’étais épuisé mais lui, dans un torrent de sourire, me demanda mon nom et me proposa, pour le lendemain déjà, de partager avec lui un petit verre de thé. Ce fut notre première rencontre, et j’en garderai un souvenir immortel. Parfois, à vivre au Mali, on oublie qu’il est anormal de saluer un inconnu dans la rue, de demander au boutiquier comment va sa famille, de céder sa place assise à celui qui se tient debout, … Dans tous les autres pays de “mon” monde, c’est d’ailleurs un peu anormal, non ? Ou bien disons normal, mais tellement rare… Alors, allez maintenant imaginer le gardien d’une auberge, réveillé brusquement au plein milieu de la nuit, qui, non mécontent d’être interrompu dans son rêve, transforme tout son visage en sourire, prétend ensuite m’arracher mes valises, m’ôtant la fierté de porter moi-même mes 48 kgs d’affaires, futiles pour la plupart, et le voilà en plus ayant la prétention de m’inviter, quelques secondes seulement après m’avoir rencontré, à boire le thé le lendemain. Vous n’imaginez pas ? Non, c’est normal. Je n’imaginais pas non plus. Surpris, mais épuisé… Alors j’ai dormi.
Quand j’ai ouvert les yeux, il était déjà quelques mois plus tard, le temps passant si vite. J’étais installé dans une maison beaucoup trop spacieuse pour moi-même. Je n’étais plus à l’auberge. Je ne voyais plus Momo. Plus très souvent en tout cas. Mais un jour, il appelle. Mystérieux dans ses phrases, il veut me fixer un rendez-vous quelque part, pour qu’on parle, lui et moi. Alors on prévoit de se voir. On choisit le Palais de la Culture, en bordure du Niger, là où nous nous étions habitués à aller courir ensemble pendant mon séjour à l’auberge. Arrivé sur place, je cherche son sourire. Mais ma tâche est ardue. Peu sont ceux qui ont choisi de ne pas sourire. Il est là quand même, je le vois, il sourit plus encore que tous les autres. Alors, on parle. De tout et de rien. De la famille, bien sûr. Des amis aussi. Et alors vient le travail. Comment se passe le travail, demandai-je… Voilà pourquoi il me voulait voir. Des problèmes au travail, il cherchait autre chose…Et il me savait nouvellement installé dans cette maison trop spacieuse. Voilà comment Momo devint, après mon ami, mon gardien, mais mon ami quand même.
Je ne peux pas dire que je me sens bien dans la peau d’un patron, et je crois ne simplement pas pouvoir me comporter comme tel. Vis-à-vis de Momo, c’est tâche impossible… Alors, bien souvent, les soirs de la semaine, je ne suis plus seul chez moi. Nous sommes devenus trois, mon ami Ousmane s’étant lui aussi ajouté au compteur. Parfois, nous lisons chacun un livre assis en rond autour d’une table basse en désordre, envahie par nos six jambes qui s’y sont posées pour rendre notre position plus confortable. Ou on écoute Youssou N’Dour. Ou l’on joue aux cartes. Et parfois, on parle simplement des choses de la vie… C’est à cette occasion que Momo disait de si belles choses, des choses qui m’ont touchées, parce qu’elle étaient si vraies et si lourdes de sens. Parce que ces belles choses, ces idées, sont comme des préceptes qui organisent sa vie…et je ne peux m’empêcher de penser que sa vie en devient si dure. Et pourtant, tout part de l’amour qu’il a pour sa mère…
Il me disait un jour que la maman, c’est ce qui fait d’un homme, un homme. C’est elle qui le fait naître, et il ne devient ce qu’il devient que grâce au soutien et à l’amour qu’elle lui apporte. Et il poursuivait, me disant ne pas comprendre que certains se défassent de leurs liens maternels comme l’on se défait d’une mauvaise habitude. Il me parlait de ces gens qui ne se soucient plus de maman, qui ne s’enquièrent plus de sa santé, ou ne lui demandent plus de ses nouvelles, qui ne lui rendent plus visite, ou alors lorsqu’ils y sont obligés par l’imminence d’une fête. Il me parlait de ceux qui ne pensent plus qu’à eux, et qui laissent maman seule, si souvent. Et puis, il me parlait enfin de sa maman à lui, qui vit seule, parce que lui doit vivre chez son père. Mais il lui rend visite, aussi souvent qu’il peut. Il lui paie les vêtements qu’elle a besoin pour les fêtes. Lui apporte à manger. Il l’aime, d’un amour si naturel et spontané. Et c’est si beau de l’entendre parler d’elle. Moi qui aime tellement ma maman, je frissonne quand il parle de la sienne. Je frissonne parce que l’amour qu’il lui porte implique tellement de sacrifices personnels. Des sacrifices auxquels j’aime penser que je consentirais aussi à sa place. Mais, voyez, je ne suis pas à sa place.
A sa place, il me le raconta un autre jour où nous parlions, voilà ce qu’on doit faire et ce à quoi l’on renonce. A sa place, on n’envisage pas de trouver l’amour. On ne l’envisage pas, ou en tout cas tellement tard, parce qu’il faut d’abord pouvoir assumer les besoins de maman. A sa place, on ne voyage pas pour tenter sa chance autre part. On ne voyage pas parce qu’il faut pouvoir être là, auprès de maman. A sa place, on ne va pas au “grain” boire le thé et parler aux filles. On n’y va pas parce que chaque sou gagné est un sou qui doit servir pour le bonheur de maman. Et jamais ça ne cessera. Voilà pourquoi ces choses si vraies, tel que l’amour qu’il porte à maman, si lourdes de sens, rendent selon moi sa vie si dure. Parce qu’il n’y a pas de choix qu’il pose pour lui-même. Ou si peu. Une générosité innée. Mais lui, je crois, ne le voit pas comme ça. C’est juste dans l’ordre des choses. Alors je me dis, voilà une âme qui est pure, un désintérêt si total, un “abandon” de soi pour l’amour de maman. C’est mon gardien. C’est Momo. C’est mon ami, surtout.