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“Aman”

Aman” dans la région est précieuse, convoitée, source de pratiques à la fois ancestrales et modernes. “Aman”, c’est un peu l’or bleu des chleuhs imazighen du Maroc. Vous l’aurez sans doute compris, “Aman” n’est pas une jeune fille dont le cÅ“ur reste à prendre, non, “Aman” c’est l’”eau” en tachelhite. Et peu importe nos origines ou le nom qu’on lui donne, elle préoccupe d’autant plus qu’elle est rare…

Bien sûr, cet article pourrait être écrit de n’importe quel coin du monde tant la problématique de l’eau est devenue un défi omniprésent, que ce soit dans le secteur du développement ou non d’ailleurs. Mais c’est naturellement le cas du Souss Massa Drâa, région dans laquelle je vis actuellement, qui est au centre de mes pensées. Pourquoi? Parce qu’en plus de ses innombrables richesses culturelles et historiques, le Souss Massa, c’est aussi l’époustouflante beauté de ses paysages arides, comme une première invitation au Sahara. Et puis, une série d’intrigantes contradictions qui poussent à la réflexion.

 

“Aman”, tu sembles aussi préoccuper bien d’autres esprits: en passant des habitants, des autorités nationales, régionales ou locales marocaines aux diverses associations et projets de développement à l’Å“uvre dans les environs. La preuve en est des nombreuses politiques nationales ou des projets menés par la CTB dans ce secteur depuis plusieures années. La France sous son protectorat avait d’ailleurs formé un premier arsenal législatif dans le domaine de l’eau, qui s’est vu complété par une loi nationale en août 1995. Aussi, la nouvelle “Charte nationale de l’environnement et du développement durable”, que SM le Roi Mohammed VI a chargé le gouvernement d’élaborer dans les plus brefs délais, est attendue pour le mois de mars prochain. Le Projet de Développement Agricole Intégré de Ouijjane au sein duquel je travaille concentre par exemple à lui seul (autour de bien d’autres activités) tout un panel de réalisations liées à l’irrigation: creusement de puits, construction de khettaras et captage de sources, construction de bassins d’accumulation, rénovation et renforcement du réseau des séguias, études et analyses, appui aux Associations des Utilisateurs de l’Eau Agricole, formations, etc. Objectifs global et spécifique? Contribuer au développement rural selon la stratégie nationale, en améliorant de façon durable les conditions de vie de la population rurale de Ouijjane.

       

Toutefois, tous ces efforts côtoient ici d’autres réalités. Qui prennent tantôt la forme de nécessités, de politiques régionales ou de pratiques locales.

Ce qui m’a sauté aux yeux lorsque j’ai atterri à Agadir? Les kilomètres de serres servant à l’agriculture intensive des tomates destinées à la consommation européenne. Industrie primordiale pour les relations commerciales du pays, offrant de surcroît la chance d’un emploi à bon nombre de personnes. Toutefois, cela intrigue lorsqu’en 2007, en plus d’avoir été déclarée zone sinistrée par les élus du conseil régional à cause d’une pluviométrie très faible aggravant le problème de la sécheresse structurelle, la région du Souss Massa a continué de baser coûte que coûte la majeur partie de son développement économique sur l’agriculture intensive. Phénomène qui a commencé dans les années 70 et qui, en plus de surexploiter les nappes phréatiques avec pour conséquence directe l’assèchement des puits les moins profonds, constitue un risque majeur au vu de la forte dépendance qu’il génère entre l’agriculture et la disponibilité des eaux souterraines. Une stratégie régionale pour le développement des ressources hydriques a bien été mise en place, de même que des techniques comme la désalinisation. Et d’autres suivront très probablement. Mais seront-elles suffisantes pour une utilisation durable des ressources en eau lorsque l’on sait que dans la région d’Agadir il faut à présent parfois creuser à plus de 100m de profondeur pour trouver de l’eau, alors qu’une trentaine de mètres suffisaient il y a encore quelques années?

Ce qui attire mon regard lorsque je vais au souk hebdomadaire? Les montagnes de pastèques et de melons. Ah, la fameuse pastèque de Chtouka! Délicieuse, mais elle aussi dépendante des ressources en eau disponibles et nécessitant, une fois de plus, des quantités impressionnantes de cette même ressource pour sa culture.

Puis, dans un autre registre, les trois piscines de Tiznit: celles du camping municipal et des deux plus beaux hôtels de la ville. Pourtant situés à seulement 15km de l’océan, ces endroits sont propices au rafraichissement et à la décontraction, j’en conviens. Les caravanes de touristes “4X4″ de retour de leurs incursions dans le désert aussi d’ailleurs…Mais l’art de la brasse a-t-il la même saveur quand on sait que cette région fait si souvent les frais de la sécheresse?

Enfin, les activités de mon projet m’ont plus d’une fois confrontée à la pratique du droit de l’eau. Pratique qui a déjà fait l’objet de nombreux écrits et mériterait à elle seule bien plus que quelques lignes dans un article au vu de sa complexité et de sa capacité à structurer les jeux de pouvoir et les relations sociales. Elle organise en effet l’accès à l’eau de chaque famille au(x) point(s) d’eau du douar pour l’irrigation des cultures (ces points d’eau sont en général les sources). Comment? En divisant la journée en deux périodes de six heures, le matin et le soir (qui correspondent dans certains cas au jour et à la nuit), elles-mêmes divisées en unités de temps (1 unité = ¼ d’heure). En fonction du nombre d’unités dont ont hérité certaines familles et du nombre d’unités que peuvent acheter ou louer les autres familles du douar, chacune dispose alors d’un temps d’accès au point d’eau, à un jour donné (tous les 9, 10, 11 jours en fonction d’un système de rotation établit sur base de cette même équation). Les unités, elles, se comptent par un système de cadran solaire, de bâton plongé dans le bassin d’accumulation à un moment de la journée, du nombre de gouttes d’eau qui tombent dans une calebasse, etc.

A Agadir-Ouijjane (un des douars de la commune de Ouijjane), c’est par exemple un système de cadran solaire qui régit le droit de l’eau: un mur, séparant “le matin” et “le soir”, de part et d’autre duquel des cailloux servent à mesurer les unités de temps en fonction de l’avancée de l’ombre. Construits dans les années 1930, le mur et le bassin d’accumulation permettaient la répartition des ressources en eau aux neuf familles de l’époque.

             

                    

Chacune, propriétaire de ce droit puisqu’initiatrices des investissements, avaient alors un droit d’accès d’une journée. Elles sont aujourd’hui quarante… Vous l’aurez compris, dans certains cas, le droit de l’eau peut embrasser les traits les plus injustes de droit à l’eau…Cela, malgré l’impulsion initiale de cette pratique que visaient à atteindre les anciennes règles religieuses de l’Islam: « soustraire à l’égoïsme de l’individu un bien rendu par les conditions naturelles excessivement précieux pour chacun et dont chacun doit pouvoir user ». Ainsi, les unités de temps (héritées des ancêtres ou acquises par investissement) se vendent et se louent. Cher, parfois très cher. A Agadir-Ouijjane, comptez par exemple 60 dirhams pour la location d’une heure et demi de droit d’accès (le minimum de la location étant là de 4 unités) et 20 mille dirhams pour l’achat d’une unité! Quel autre recours ont alors les familles les moins disposées à débourser une telle somme que de creuser des puits chez eux, à l’abri des regards indiscrets?  Ce qui, soit dit-en passant, constitue davantage un emplâtre sur une jambe de bois au vu du prix de la pompe et de l’essence…

 Voilà, chère “aman”, le Souss Massa ne semble pas prêt d’avoir fini de parler de toi! Et, au regard de ces nombreux défis il n’y a bien entendu pas de solution miracle.


Il semble pourtant essentiel de chercher des compromis afin de déjà avancer dans la bonne direction. Houria Tazi Sadeq semble en avoir bien mesuré l’importance: “l’inventaire du passé hydraulique marocain montre une diversité de techniques de gestion et une organisation au niveau de la gestion sociale de la ressource qui constitue un patrimoine culturel et racontent le rapport de l’homme à l’eau. Les expériences de terrain nous apprennent que leur prise en considération garantissent l’acceptabilité sociale des changements envisagés et la pérennité des projets.”.

Finalement, ne voyez face à ces réflexions aucune intention de dénonciation facile de ma part. Qui serais-je pour pointer du doigt gratuitement alors que de là où je viens, nous avons seulement mesuré il y a peu les conséquences des robinets coulant à flots ou l’arrosage des pelouses à toutes heures du jour et de la nuit? Voyez-y plutôt les questions encore sans réponses d’une volontaire en développement qui travaille sur un projet intimement lié à la problématique de l’eau…

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3 Comments »

  1. Mimi said,

    October 1, 2009 - 3:39 pm

    Salut Sarah,

    Pas mal ton article, il reprend bien la problématique de l’eau dans la région du sud Maroc.
    Dans le cas de la vallée du Draâ, les agriculteurs du sud de la vallée se plaignent aussi du manque d’eau liée à la gestion de l’irrigation par lâcher de barrage depuis la construction du grand barrage de Ouarzazate… pourtant cette régulation de débit permet d’éviter les crues subites qui détruisent les ouvrages hydroagricoles et les cultures en bord d’oued… Tout ça pour dire qu’il n’est pas évident de trouver des solutions qui satisfassent tout le monde…

    (Seulement 3 piscines à Ouijjane? Ici à Zagora, pour un même contexte, j’en compte au minimum 10… )

  2. HarryBouli said,

    October 12, 2009 - 9:30 pm

    de mes yeux de viel harrybouli, je vois que les enjeux écomiques internationaux sont à des kilomètres de enjeux locaux et que donc les volontés respectives sont proportionnelles aux enjeux des parties…une problématique bien ancrée qu’il sera difficile d’enrayer…

  3. ahmed said,

    December 1, 2009 - 8:07 pm

    j’aime bien cet article.

    Le cadran solaire n’est qu’un système de mesurer le temps comme le sablier, La clepsydre la chandelle et autres qui sont inventés par les Egyptiens utilisés aussi par les Européens. Le seul défaut du cadran solaire et de ne pouvoir identifier l’heure en absence du soleil.%

    A l’échelle planétaire, la question d’approvisionnement en eau devient plus préoccupante. Cela à cause du gaspillage, surexploitation, demande plus hausse, mauvaise gestion des ressources et réchauffement climatique qui menacent désormais les pays les plus prospères.
    Le World Wildlife Fund (WWF) avait lancé une sonnette d’alarme en 2008 des pénuries d’or bleu en europe.

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