J’étais en taxi sur une route fréquentée par les « touristes » – comprendre « les occidentaux en mission ou en visite » – car desservant quelques hôtels, la route de la plage, il faisait nuit. Soudain, sur le macadam chaud de cette route sans éclairage, une masse inerte se dessine dans l’obscurité à quelques mètres devant le véhicule. Juste le temps de sauter sur les freins. C’est un drogué, me dit le taximan, surtout ne pas s’arrêter ! Nous contournons la personne, et continuons notre chemin, comme s’il s’était agit d’un chat écrasé. Cet homme allongé en travers de la route, dort-il ? Est-il mort ? Vient-il de se faire renversé ? Ma petite conscience d’européenne innocente, voire un peu naïve, me disait de m’arrêter pour prêter secours, c’est de la non assistance à personne en danger! Un autre véhicule pourrait l’écraser, il faut éviter le sur-accident, comme on  me l’avait répété maintes fois lors de mon brevet de secouriste. Je veux savoir ce qu’il se passe. Le taximan me dit que c’est vraisemblablement un piège. Si tu t’arrêtes, les autres bandits qui se cachent et t’observent dans les fourrés à quelques mètres, sortent et te détroussent, partent avec ta voiture, ils te tuent peut-être, mais surtout, c’est de l’argent qu’ils veulent. Toujours est-il que l’équipe a probablement dû tirer à la courte paille pour savoir lequel d’entre eux allait mettre sa vie en péril au milieu de cette route où les 4×4 UN tracent à vive allure. Le coût de la vie n’est vraiment pas très cher ici, pourtant c’est la « crise ».
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En conversation téléphonique avec mes proches, à l’autre bout du fil, à l’autre bout du monde, après avoir épuiser le sujet de la « crise », des licenciements massifs, du taux de chômage en hausse, des plans d’austérité, des initiatives contre la vie chère, des activités au ralenti, et des chiffres d’affaires en chute, en fin de conversation, ils me demandent si j’entends moi aussi parler de la « crise » là -bas où je me trouve. Je leur dis qu’ici on n’en parle pas beaucoup de la crise. C’est peut-être parce qu’ici c’est une maladie endémique et pas épidémique comme dans le monde occidental. Et puis, quand on évoque la « Crise », c’est pour mieux taire le mot « Guerre », c’est un sujet qu’on évite, un sujet qui blesse.
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Mes proches veulent comprendre ce que c’est la « Crise » ici ? Ils parlent de taux, d’indices, de chiffres ? Je vais leur donner du chiffre moi! Même si ça ne me parle pas beaucoup les chiffres, un ordre de grandeur, ça situe quand même un peu. Je laisse de côté le PIB, l’IDH ou d’autres indicateurs macro-économiques et humain ; ce genre de chiffres qu’il faut toujours interpréter et que la majorité de la population ne comprend pas. Je veux parler un langage plus proche des « réalités de terrain », comme on dit. Je veux leur donner un chiffre qui, à lui seul, en dit long sur le respect des droits de l’homme, sur l’incidence de la pauvreté, sur les taux de chômage, sur le « coût de la vie » ici : Une grenade, sur le marché de la mort au Burundi, s’achète à un peu plus d’1 euro et un tueur à gage est payé 10 euros. En voilà un fameux chiffre! Alors je réponds à mes proches qu’ici le coût de la vie ne vaut rien, il n’y a pas de crise, la vie n’est pas chère. Pourtant les gens travaillent dur pour gagner leurs 2 euros par jour. D’ailleurs, personne ne manifeste dans les rues ici. Qui peut s’offrir ce luxe de perdre une journée de travail pour se mobiliser contre la vie chère? A Bujumbura, les organisateurs de manifestations vont chercher les personnes « désoeuvrées » dans les quartiers tôt le matin, leur mettent un slogan en bouche, des sifflets dans les mains et les paient pour les sortir dans la rue et faire du bruit.
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Quand on vous explique tout cela, on vous dit que c’est à cause de la pauvreté (point). On parle de la « Pauvreté » comme on dirait chez nous la « Société ». C’est comme une sorte de sujet fourre-tout, sans définition, qui aurait une existence à part entière, comme une chose en soi sur laquelle personne n’a de prise et qui serait la cause et la conséquence de toute chose ici. La « Pauvreté » explique tout, mais n’explique rien. On se range derrière la « Pauvreté », on ne la questionne pas, elle est là . Cela rassure de pouvoir trouver une explication à son lot quotidien d’infortunes. Mais a-t-on vraiment le choix de ne pas être fataliste quand on n’a jamais connu autre chose que la crise ? A-t-on vraiment le choix d’hésiter à exploiter la source de richesses que représentent les « touristes » quand les conditions de l’environnement sont telles que c’est une question de coût de la survie et pas de coût de la vie ?
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